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« Nous sommes des faux-monnayeurs » [FR]


A la lecture de la presse économique et financière dominante, nous vivons des années de prospérité exceptionnelle pour les grandes entreprises. Les bouées de sauvetage économiques publiques du COVID-19 ont fonctionné à merveille et les revenus et les profits ont pu reprendre leur croissance. Les analystes financiers invitent à saluer l’exploit, rétribuer les actionnaires à la hauteur de cette performance et viser toujours plus haut pour les années à venir. L’état de santé des plus grandes entreprises françaises et leur capacité à rémunérer les actionnaires « explose encore les compteurs en 2023 »[1], chiffres à l’appui : sur près de 170Mds€ de bénéfices en 2023, ce sont 97,1Mds€ « rendu à leurs actionnaires » sous forme de dividendes et de rachat d’actions juste par le CAC40 – un bond de 21% par rapport à 2022 qui était déjà l’année de tous les records de la rémunération des actionnaires[2].

 

Mais face à ce récit idyllique, une seconde lecture existe bien différente, celle que propose par exemple OXFAM France avec ses deux rapports publiés avant l’été dernier analysant le partage de la richesse parmi les 100 plus grandes entreprises françaises : Les inégalités salariales : aux grandes entreprises les grands écarts [3] et L’inflation des dividendes[4]. L’Association pointe que ces résultats exceptionnels ne bénéficient pas à l’ensemble de la population mais que le « constat est clair : les bénéfices générés sont de plus en plus captés par les actionnaires »[5] et par un groupe d’« ultra-riches [qui] s’enrichissent toujours plus »[6]. Ces rapports apportent à chaque publication des éléments chiffrés nouveaux à une conclusion récurrente : cette apparente prospérité des grandes entreprises s’accompagne d’un creusement des inégalités.

 

Nous écrivons ce texte pour attirer l’attention sur une troisième façon de considérer la période actuelle. Reprenons les constats, mais en portant le regard sur d’autres faits.

Nous vivons des années où les impacts environnementaux des activités humaines sont exacerbés. Les quelques baisses de pollution dues à la réduction de l’activité économique pendant le COVID-19 ont bien vite été rattrapées et la reprise économique s’accompagne d’un nouveau record de gaz à effet de serre, de montagnes de déchets et de pollution plastique, et de destruction des écosystèmes. Les conséquences sont de plus en plus visibles et dramatiques – nous avons connu en 2023 les jours les plus chauds jamais enregistrés, accompagnés de canicules soutenues, sécheresses, feux de forêts, inondations et des lourdes conséquences sanitaires qui en découlent. « L’effondrement climatique a commencé » a déclaré le Secrétaire Général de l’ONU Antonio Guterres pour qualifier cette situation en septembre dernier[7].

 

Une même époque, et trois lectures qui se superposent tout en paraissant irréconciliables.

Comment peut-on expliquer que les entreprises affichent de tels résultats économiques et en justifient des distributions aux actionnaires mirobolantes, alors que le monde progresse de manière structurelle vers sa déstabilisation écologique et avec des inégalités sociales qui s’aggravent ?

 

Les profits sont faussés – les entreprises ne paient pas les coûts réels des activités qu’elles mènent

Ce mécanisme paradoxal de création comptable de richesse économique des entreprises dans un contexte de dégradation environnementale et d’injustices sociales n’est pas nouveau. Les profits – calculés et déclarés selon des conventions comptables – ne tiennent presque pas compte de la plupart des impacts environnementaux et sociaux créés par l’activité de l’entreprise : les gaz à effet de serre émis tout au long du cycle de vie des produits, les impacts sur la biodiversité et la santé humaine des pollutions générées, l’existence dans les chaînes de valeur de conditions de travail indignes et dangereuses et de salaires insuffisants pour satisfaire les besoins élémentaires. C’est en activant ces leviers – de manière plus ou moins consciente et directe - que les grandes entreprises génèrent une part importante de leur profit en ne payant pas l’ensemble des coûts qui devraient leur incomber.

 

L’illusion entretenue sur la valeur économique créée est loin d’être anecdotique. Prenons par exemple le cas des émissions de gaz à effet de serre. En multipliant le total des émissions sur l’ensemble des scopes 1,2 et 3 du Groupe Stellantis en 2022 (450millions de tonnes)[8], par un prix de 100€/tCO2, nous obtenons un montant total de 45Mds€ pour l’année 2022. Cela est à mettre en regard au profit record de 16,8Mds€ déclaré par le groupe, profit qui s’est accompagné de rémunérations records de ses dirigeants et de distributions aux actionnaires.

C’est cette approche qu’a systématisé également le cabinet spécialisé en finance responsable Axylia avec son Indice Vérité 40[9]. Ils estiment que près de la moitié des entreprises du SBF120 ne seraient pas capables de s’acquitter de leur facture carbone si on les obligeait au paiement de 127€/tCO2eq (prix tiré du GIEC) pour leurs émissions de gaz à effet de serre associées. On voit que l’exemple seul du carbone est frappant. Il est évident que l’addition des coûts de l’usage et des pollutions de l’eau, de la perte de biodiversité, des conditions de travail indignes et des impacts divers sur la santé humaine devront également suivre, et la facture des « impayés » s’alourdir.

 

Le maintien d’une activité économique au service du bien-être du plus grand nombre, dans un contexte de franchissement des frontières environnementales planétaires, nécessite aujourd’hui une refonte de nos systèmes de mesure de la valeur économique créée et la redéfinition de ce qu’est une activité rentable.

Si les plaidoyers politiques pour une plus juste répartition de la richesse conservent toute leur actualité, un prérequis s’impose désormais à ces discussions ; la question du partage de la valeur doit être débattue dans un cadre où les grandeurs économiques considérées (chiffre d’affaires, bénéfice) tiennent compte de la réalité des activités des entreprises en incluant l’ensemble de leurs impacts sociaux et écologiques.

 

Les conseils d’administration doivent adopter un regard lucide sur ces enjeux pour agir en connaissance de cause

Notre raison d’être chez Earth on Board est d’accompagner les conseils d’administration à prendre conscience du contexte actuel et de leurs responsabilités pour réorienter les entreprises vers un modèle d’affaires pérenne. La question de la réalité de la valeur économique sur laquelle se basent les décisions de l’entreprise est fondamentale pour les administrateurs, puisque cela est au cœur même de leur responsabilité de s’assurer de la pérennité de l’entreprise à long-terme dans un monde qui se transforme.

 

Bien sûr que le changement à mener dépasse le cadre de chaque entreprise. Une évolution collective à grande échelle du système économique sera incontournable (fiscalité environnementale, refonte de la comptabilité, régulation des pollutions et conditions de travail, etc.) : et les acteurs étatiques auront un rôle fort à jouer pour faire progresser ce cadre global. Mais les conseils d’administration ne doivent pas justifier de leur passivité par le fait que les Etats joueront un rôle auquel ils ne peuvent se substituer dans cette transformation. Ils ne sont à la hauteur de leur responsabilité que s’ils s’assurent dès-à-présent que les décisions qu’ils prennent tiennent compte du niveau d’adéquation ou d’inadéquation des activités de l’entreprise à un modèle de développement qui intégrerait le vrai coût de leurs impacts environnementaux et sociaux. C’est un principe éthique de contribution de leur entreprise au collectif. Et c’est aussi une anticipation indispensable pour préparer leurs entreprises aux évolutions prochaines que les Etats et la société adopteront inéluctablement.

 

Cela veut dire exiger d’une part une évaluation globale des impacts de l’entreprise et des coûts qui peuvent y être associés, et un pilotage des processus décisionnels à partir d’indicateurs économiques intégrant ces vrais coûts. Et d’autre part bien sûr aligner leurs décisions à partir de ces nouveaux instruments.

Les innovations dans ce domaine et le champ des décisions concernées sont vastes et certes naissants, mais il existe déjà quelques bonnes pratiques auxquelles nous recommandons aux Conseils d’Administrations de s’intéresser :

  • L’utilisation de scénarios de prix des externalités lors des estimations de la rentabilité des projets d’investissements. L’utilisation de scénarios de prix du carbone dans ces calculs est déjà répandue – on parle souvent de shadow price pour un tel usage – et devrait être systématique. Les prix utilisés ne devraient pas être seulement des extrapolations des prix actuellement payés mais permettre d’évaluer la vulnérabilité de la rentabilité d’un projet face à un « vrai coût » de ces externalités – par exemple de 100 à 250€ pour la tonne de CO2 à horizon 2030 en France[10]. Les progrès dans l’évaluation des impacts liés à l’utilisation et pollution de l’eau, à la déforestation ou à l’extraction de certaines ressources commencent eux aussi à offrir des outils utiles à la décision et à l’arbitrage des projets pertinents dans le monde futur.

  • L’intégration des externalités devrait également être au cœur de l’évaluation des programmes de long-terme de Recherche & Développement. La pertinence des produits et innovations développés doit être évaluée à l’aune d’activités économiques aux impacts écologiques fortement réduits – que ce soit dans la consommation énergétique et de matières de ces solutions, l’impact sur l’eau, ou bien sûr à nouveau les émissions de GES. Tout administrateur doit se demander de manière critique : « dans quelle mesure ces nouveaux projets ont leur place dans le monde de demain ? »

  • Le Conseil d’Administration doit s’assurer que cela se traduit également dans la communication extérieure de l’entreprise, que ce soit à destination des marchés financiers, pouvoirs publics, salariés, ONGs ou clients. C’est cette vision plus juste de la valeur totale réelle créée par l’entreprise qui doit être le point de référence de la communication de l’entreprise. Bien que l’évolution des normes comptables et fiscales soit lente et incertaine au niveau mondial, l’adoption de la directive CSRD par l’Union Européenne en fin d’année dernière est l’une des affirmations fortes de ce souhait d’encourager les entreprises à aller dans ce sens.

  • D’autres axes plus symboliques enfin et sur lesquels ils ont une responsabilité directe devraient intéresser les Conseils – c’est par exemple le cas de la rémunération des dirigeants. Calculée en général sur des indicateurs de performance aveugles aux externalités du modèle économique, celles-ci sont en décalage avec l’orientation nécessaire de l’action des dirigeants. Nous ne pouvons décemment continuer à accorder des bonus venant récompenser des résultats financiers qui ne tiennent pas compte des impacts environnementaux.

 

 

Ce regard proactif est la seule attitude raisonnable que devrait adopter un administrateur de grande société.

 

C’est au cœur de la responsabilité de l’administrateur que de défendre l’intérêt de l’entreprise – et non de ses actionnaires uniquement – donc de faire le choix de construction d’un modèle d’affaire pertinent et robuste à long-terme. A un niveau plus fondamental, sans cet effort de chaque entreprise, c’est le maintien même d’un environnement permettant une activité économique qui est en danger – car la stabilité et la prévisibilité nécessaires aux entreprises n’existeront plus dans un monde subissant les effets d’un dérèglement climatique à plus de 3°C, de l’effondrement de la biodiversité ou d’inégalités sociales encore accrues. Il n’y a plus d’entreprise pérenne dans un monde chaotique.

 

C’est pour cela que nous encourageons les conseils d’administration à voir au-delà de leur entreprise et à utiliser leur force d’influence pour encourager les législateurs et autres autorités normatives à faire progresser plus vite ce cadre global. Cette attitude sera d’autant plus pertinente que les entreprises feront le choix d’être pionnières de la transformation, l’évolution du cadre normatif global les prémunissant face aux concurrents moins vertueux. C’est une attitude qui peut être vue à contre-courant de l’approche de perpétuation du statu quo portée par le lobbying de nombreuses entreprises, dossier essentiel sur lesquels les Conseils devraient également se pencher.


Chez Earth on Board, nous concluons régulièrement nos présentations devant les Conseils d’administration et comité exécutifs sur ce message :

« Si nous continuons à ignorer consciemment les coûts des pollutions et autres impacts négatifs sur la société de nos activités, pour déclarer des résultats financiers sur la base desquels nous distribuons des dividendes, payons des bonus et annonçons aux marchés des performances futures ; ne sommes-nous pas des faux-monnayeurs ? »

[2] Source : Lettre Vernimmen.net n°214 – janvier 2024.

[5] Ibid - Page 3.

[6] Ibid.

[8] 450.6 millions de tonnes de CO2-eq pour l’ensemble des émissions d’après le rapport RSE 2022 (page 67) - https://www.stellantis.com/content/dam/stellantis-corporate/sustainability/csr-disclosure/stellantis/2022/Stellantis-2022-CSR-Report.pdf

[10] La loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) « a fixé une cible à long terme avec un taux défini à 100 €/tCO2 en 2030 » - https://www.ecologie.gouv.fr/fiscalite-des-energies.Le prix de 250 €/tCO2 en 2030 correspond lui à la « valeur de l’action pour le climat » recommandé par le rapport Quinet II, et qui représente la valeur que la collectivité doit donner aux actions à entreprendre pour réduire les émissions et atteindre l’objectif de neutralité carbone - https://www.strategie.gouv.fr/actualites/de-laction-climat-cest-quoi.

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